En parcourant le site d’Aurélien Villette, grand photographe des lieux en ruines, je suis tombé bouche bée devant la photo que je vous présente en couverture, et je me suis fait la réflexion que nous sommes à un vrai carrefour de rupture quant à la supervision des processus, des flux de voyageurs ou de marchandises. J’ai lu cette phrase du photographe à je ne sais plus quelle occasion, qui m’avait interpellé à l’époque et dont toute la force m’apparaît maintenant, un peu comme une relecture des temps perdus de Proust à l’âge adulte, une subite compréhension des choses, bref, il disait : « Là où il y a eu de grands changements dans l’Histoire moderne, il y a des chances de trouver des traces !». Cette photographie, prise dans l’ancien bloc soviétique (nous ne saurons jamais où, tant Aurélien Villette ne dévoile jamais les lieux, voulant donner une universalité intemporelle à ses photographies) témoigne à la fois d’une centralisation des lieux de prise de décision et une complexité de câblage pour recueillir et piloter des processus industriels.

Il y a un côté Jules Verne et Nautilus, chers à mes lectures d’enfance, qui se dégage avec des fragrances de nostalgie de cet univers figé, excepté que cette photographie est tirée du monde réel et non fictionnel.

Aujourd’hui, si nous nous projetons dans 20 ans avec un photographe voulant refaire cette expérience visuelle, nous ne saurions pas quoi photographier, si ce n’est des petits bouts de capteurs sans cette monstrueuse massivité du lieu de contrôle. La miniaturisation et la multiplication des sources de captations d’informations, les technologies sans fils ont rendu invisibles à l’œil nu la complexité des installations. Et c’est là où je voulais en venir, aujourd’hui nous sommes à l’heure du tracking matériel, comportemental et humain avec des technologies de plus en plus invisibles. Si le quidam à conscience d’être suivi à la trace quand il navigue sur le web c’est parce qu’il a le retour immédiat avec des publicités ciblées, mais, quand il prend sa voiture, le train ou le métro, ou tout simplement se promène dans une ville, il perd la conscience du suivi de ses déplacements et celui-ci est pourtant tout aussi présent si ce n’est de plus en plus car il y a multiplication des relevés par différents acteurs aux activités hétérogènes. Certes, il ne faut pas tomber dans la paranoïa, 2014 est passé, et nous ne sommes pas tout à fait dans l’univers décrit par Georges Orwell (si ce n’est peut-être le rapprochement vers le Novlangue quand on prête attention à l’extrême pauvreté du vocabulaire de maître du monde Trump…). Nous sommes tous, je parle des startups de l’IOT, à l’origine de ce phénomène de la miniaturisation et multiplication des capteurs et ce monde est de plus en plus invisible et enfoui, et nous arrivons à des situations assez cocasses que j’ai vécu il y a quelques jours, je vous la livre car elle est belle : Un prospect me livre son projet de suivi de colis à travers un réseau de transporteurs identifiés sur des marchandises pour lesquelles j’assurais déjà le suivi. On a donc un système de tracking sur une marchandise posée dans une caisse en bois elle-même trackée et transportée dans un camion géo localisé dans une chaîne logistique où le logisticien impose un suivi par flashcode à l’ensemble des intervenants de la chaine de transport. C’est du diamant ou des plaquettes de beurres que l’on transporte ? euh… non juste des biens de consommation sans valeurs unitaire qui justifie ce quadruple suivi… et peut-être un manque de vue globale et de bon sens que la technologie ne pourra jamais résoudre.

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